Julie delpy

julie delpy (21 Décembre 1969 - )

Belle, intelligente, engagée, originale, tels sont les qualificatifs qui viennent de suite à l’esprit lorsqu’on évoque le cas Julie Delpy. Comment ? Il y aurait donc un CAS Julie Delpy ?

Sans doute, dans le sens où cette actrice ne rentre absolument pas dans les critères habituels, pour ne pas dire les carcans, du cinéma français. Fille du couple d’acteurs formé par Albert Delpy et Marie Pillet (apparaissant tous les deux dans son dernier long-métrage, 2 days in Paris), Julie dénote par ses choix de carrière pour le moins atypiques. Alors que ses débuts la plaçaient dans le sillage de la reconnaissance formatée à la française, avec deux nominations consécutives aux César dans la catégorie Meilleur espoir féminin (Mauvais sang en 1987, La Passion Béatrice en 1988), l’actrice n’aura de cesse de s’éloigner de ce chemin tout tracé. Femme de convictions, elle choisit ses films sur des critères exclusivement artistiques, privilégiant toujours la prise de risques, ce qui lui a d’ailleurs parfois joué des tours, la comédienne pouvant se retrouver dans le très moyen Loup-garou de Paris. Mais hormis ces petits accidents logiques au vu de son refus de la facilité et de la banalité, le parcours de Julie Delpy force le respect.

2 days in paris

Suite à ses premiers pas comme figurante dans Guerres civiles en France à l’âge de 7 ans, Julie se lance dans une carrière de comédienne qui la mènera très vite sur les plateaux de grands noms du cinéma européen, tels que Jean-Luc Godard (Détective), Leos Carax pour Mauvais sang ou encore Bertrand Tavernier dans La Passion Béatrice. Connaissant d’emblée une forme de consécration avec les nominations aux César pour ces deux derniers films, la jeune femme se démarque déjà par cette beauté froide mêlée à une forme d’innocence apparente. Apparente seulement, car sous sa blancheur virginale se cache un tempérament de feu. Cette ambivalence explique sûrement en partie l’attirance qu’éprouvent pour l’actrice les réalisateurs tenants d’un cinéma indépendant ou tout du moins se voulant en marge de l’industrie classique. A l’image d’une Jennifer Jason Leigh, avec qui Delpy partage une certaine attirance pour l’anti-conformisme, le cinéma underground la fascine et inversement. D’ailleurs, le parallèle commence dès le cru – et cruel - La Passion Béatrice (1988), qui semble presque faire écho au génial La Chair et le sang (1985). Dans le film de Tavernier, la jeune Delpy impressionne justement par ces deux facettes, représentant la virginité, innocente et insouciante, d’une blancheur immaculée, avant de se confronter à la brutalité et la barbarie de ce monde moyenâgeux. Si Godard avait su révéler la gamine ingénue de 14 ans, Tavernier filme dix ans plus tard la femme neuve et pleine de promesses qu’est devenue Julie, sublimant sa troublante dualité.


Julie Delpy joue avec délectation de cette image, allant jusqu’à incarner la Vierge Marie dans La Nuit obscure de Carlos Saura. Un film qui marque le début d’une longue coopération avec des cinéastes européens reconnus pour la plupart, mais peu accessibles pour le grand public. La Française tourne ainsi sous la direction de Agnieszka Holland (Europa Europa), Volker Schlöndorff le réalisateur du célèbre Tambour dans Homo Faber, ou encore Krzysztof Kieslowski (la trilogie Trois couleurs). Des rôles où l’actrice continue d’exploiter son aura quasi mystique, créant de fait un brouillard intriguant, voire inquiétant, autour de ses personnages. Comme si toutes ces apparitions dans des productions d’Europe Centrale n’avaient eu pour but que de la préparer à ce qui demeure peut-être le rôle de sa vie : Killing Zoé.

Eric, Zed et Zoé forment l’un des trios les plus attachants, repoussants et violents du cinéma. Roger Avary y prouve pour la première fois qu’il n’est pas juste un excellent scénariste. Thriller malheureusement moins connu qu’un Reservoir Dogs (Tarantino, Avary, ça ne vous dit rien ?) ou qu’un Nikita, Killing Zoé s’impose pourtant comme une pièce incontournable du genre. Produit et conseillé par son ami Quentin, Avary livre une œuvre ultra violente, décalée, avec des personnages excessifs et beaux à pleurer, même si l’ensemble n’est pas dénué d’humour. Muse prostituée au milieu de ce déchaînement de violence (en tout cas à partir du braquage), Julie Delpy campe une Zoé à la fois fragile, sensuelle, destructrice et fatale. L’actrice réussit grâce à ce film une entrée fracassante dans le cinéma américain. Parfaitement bilingue, elle en profite d’ailleurs pour partir s’installer à Los Angeles, ce qui en dit long sur ses ambitions et peut-être aussi sur le fait qu’elle considère avoir fait le tour de la question en Europe.


Julie Delpy enchaîne alors les productions indépendantes, dans une quête toujours plus exigeante d’un cinéma qu’elle conçoit comme autre chose que les produits formatés hollywoodiens. Car faire carrière aux Etats-Unis ne signifie pas forcément vendre son âme au diable. Ce n’est pas le chemin le plus rapide vers la reconnaissance, mais l’actrice a la chance de décrocher très vite le rôle principal de la romanceBefore sunrise (1995) aux côtés de Ethan Hawke. Un film magnifique, début d’une histoire d’amour entrée dans la légende du cinéma, puisque dix ans plus Richard Linklater et ses deux acteurs remettront le couvercle, avec en plus Delpy à l’écriture du scénario. Si le rôle de Zoé a définitivement imprimé la silhouette de Julie dans les rétines, celui de Céline dans Before sunrise puis Before sunset l’a fait entrer dans les cœurs. Comment ne pas tomber amoureux de cette étudiante française passionnée, névrosée, incroyablement nature de Sunrise, et de cette femme à la fois désabusée et idéaliste qu’elle est devenue dans Sunset ?


Souvenons-nous
Dans Before sunrise Richard Linklater nous avait laissé en compagnie de Jesse (Ethan Hawke) et Céline (Julie Delpy), se séparant, certes, mais jurant de se revoir dans six mois. Dix ans plus tard, les deux amoureux d’une nuit viennoise inoubliable ne se projettent plus dans le futur. Car le futur est incertain, ils s’en sont rendus compte à leurs dépens. Que reste-t-il de cette douce virée autrichienne, de ces promesses effectuées dans l’instant, dans la croyance en un amour intense et naïf. Le temps qui passe peut-il effacer les sentiments ? Non, du moins selon Linklater.

L’amour trouve sa force dans son intemporalité, et que l’on soit jeune étudiant plein d’espoir ou trentenaire blasé par la vie, il demeure dans un coin de notre cœur, prêt à rejaillir au hasard d’une nouvelle rencontre. Jesse et Céline n’ont plus vingt ans, Ethan et Julie non plus… Voilà la véritable chance dont bénéficie Richard Linklater. Comme cela s’avère, pour des raisons de commodité évidentes - rarement le cas au cinéma - les acteurs évoluent ici en même temps que les personnages. Ainsi, les neuf années d’expérience acquises par Jesse et Céline correspondent aux mêmes années de la vie d’Ethan Hawke et Julie Delpy. Le réalisateur peut ainsi s’inscrire dans un projet encore plus intimiste et personnel que lors de Before Sunrise qui symbolisait la jeunesse et la naïveté. Before Sunset applique exactement la même recette, rencontre et passion dans un laps de temps très court, mais avec des personnages dont la réalité d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier. Jeunesse et naïveté laissent place à maturité et réalisme. Pourtant, cette rencontre paraît encore plus surréaliste que la première. Les deux tourtereaux ressemblent à des fantômes errant dans les rues parisiennes à la recherche du paradis passé. Lui est écrivain à succès, elle travaille pour une organisation humanitaire. Tous deux semblent épanouis dans leur vie professionnelle. Mais au fur et à mesure qu’ils déambulent dans la capitale française, le voile se lève peu à peu sur une vie sentimentale s’apparentant à un échec cuisant, d’un côté comme de l’autre.


D’un point de vue réalisation, Linklater nous met de suite dans l’ambiance intimiste qu’il confère au film, en restant toujours le plus près possible de ses personnages, les suivant pas à pas. Ainsi, un long plan séquence, de la librairie jusqu’au café où le réalisateur ne perd pas un mot, un geste, de Jesse et Céline. Une vraie merveille qui rehausse encore si besoin est la performance des acteurs, qui parviennent sur une prise de plusieurs minutes à tenir leurs rôles respectifs et transmettre une réelle sensation de spontanéité, comme s’ils improvisaient vraiment une conversation. A l’instar de Before Sunrise, les plans rapprochés sur un personnage demeurent rares, tant Linklater tient à ne surtout pas dissocier le couple. Car toute l’importance et l’essence de cette histoire résident dans la dualité et l’osmose du tandem. Le spectateur doit pouvoir remarquer les tics de Jesse pendant que Céline parle et vice versa. Il ne s’agit pas d’une suite de tirades ronflantes mais d’un véritable dialogue.

La simplicité de la trame facilite l’adhésion totale au jeu de cache-cache auquel se livrent les protagonistes. Mieux encore, rarement dans une romance l’amour n’aura été suggéré, murmuré, avec autant de délicatesse et de finesse. Linklater ne tombe jamais dans les poncifs du genre faits de déclaration amoureuse à l’eau de rose, petit détour par la chambre d’hôtel pour consommer la flamme tout juste allumée ou ravivée, retournement de situation, réconciliation rocambolesque, etc, etc. Point de tout ceci dans Before Sunset. Et pourtant, l’amour est omniprésent, dans les regards, les sourires, les pleurs, les paroles. Le réalisateur, plutôt que d’extérioriser ces sentiments, comme chacun s’y attend, choisit de les sublimer en jouant justement à l’inverse sur la retenue constante de ses personnages. Enervant me direz-vous ? Oui, clairement, délicieusement énervant. Car c’est pour cela que Before Sunset marque les esprits. Le film pousse le spectateur à vouloir agir, crier à Jesse et Céline de s’avouer leurs sentiments et s’embrasser. Parce qu’ils sont faits l’un pour l’autre, parce qu’ils s’aiment, parce que c’est tout ce qui compte. La dernière scène du film résume absolument tout, sublime. Tout y est, l’amour passé, le rêve présent, le bonheur futur, l’incertitude. La vie est-elle un éternel recommencement ?

Pour tout cela et plus encore, Before Sunset s’impose à coup sûr comme l’une des romances les plus touchantes du cinéma et donne envie de tomber amoureux.


L’expérience Before sunset, en plus de retourner les cœurs, permet à Julie Delpy de mettre en exergue une autre facette de son talent : l’écriture. Sa nomination aux Oscar dans la catégorie du meilleur scénario est un début de reconnaissance, mais l’actrice veut toujours plus. La réalisation l’attire également beaucoup, et comme à chaque fois, plutôt que de cogiter, elle franchit le pas. Avec un court-métrage d’abord (Blah Blah Blah), puis réalise les longs Tell me et Looking for Jimmy, avant d’enfiler toutes les casquettes sur son dernier 2 days in Paris. Une comédie sentimentale, genre dans lequel l’actrice se sent très à l’aise, qui confirme le talent protéiforme de Delpy et donne peut-être une nouvelle direction à la carrière déjà si marginale de la jeune femme. Quoiqu’il en soit, elle fera toujours partie de ces figures atypiques dont le cinéma a grandement besoin pour demeurer un art et non pas seulement une industrie.


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