Marcel carne

marcel carne (18 Août 1909 - 31 Octobre 1996)

Au moment où tant de ses films ressortent dans de nouvelles éditions DVD

, profitons donc de l’anniversaire de sa disparition pour composer le portrait de ce cinéaste émérite autant que celui de cet homme éminemment regretté que fut Marcel Carné. Voilà bientôt dix ans déjà qu’au regret de tous, nous quittait dans la froide noirceur d’un soir d’octobre, celui qui fut sans conteste l’un des représentants les plus illustres de l’Âge d’Or du cinéma français et sûrement plus encore.

« Une Garance qui vous doit tout. Marcel Carné, c'est le Karajan du cinéma [...] il a quelque chose de merveilleux : c'est l'amour du cinéma. J'ai déjà vu des gens aimer leur métier , mais comme lui jamais. » (Arletty à propos de Marcel Carné)

Né le 18 août 1909 dans le quartier des Batignolles à Paris - il refusera d’ailleurs longtemps de l’admettre - Marcel Carné connaît une attirance précoce et passionnée pour le monde du spectacle, du music hall au cinéma. Pour l’homme dont le nom est le prémonitoire anagramme d’écran, cet univers fascine et dès lors, il fera tout pour en faire partie. Ainsi après des études de photographie, il s’essaiera notamment au journalisme, à la critique de cinéma pour Ciné-Magazine et au documentaire autoproduit avec Nogent, eldorado du dimanche. Avant que celle qui allait devenir sa femme, Françoise Rosay ne parvienne à le faire débuter comme assistant caméraman sur Les Nouveaux messieurs, un film que Jacques Feyder va tourner en 1928, l’envie tardait malgré ses fréquentations à se concrétiser en opportunité.


L’entente étant cordiale et l’expérience plutôt positive et réussie avec Feyder, la confiance que lui accorde dorénavant le réalisateur, va le mener à ses côtés à assumer le rôle plus important d’assistant sur des métrages plus notoires comme Le Grand Jeu en 1933, Pension mimosa ou La Kermesse Héroïque deux années plus tard. Entre temps, en plus de quelques films publicitaires, il aura œuvré en 1930 dans le même rôle d’assistant au côté de René Clair pour son film Sous les toits de Paris.

De cette expérience plurielle et ô combien formatrice, vont naître le désir et surtout la possibilité de tourner Jenny, son premier métrage - un film de commande -, cela alors que ses vingt cinq printemps et sa relative inexpérience auraient dû constituer de plus délicats embarras sans l’entremise de Feyder. L’année est alors au Front Populaire et à l’avènement des congés payés. 1936 sera donc l’année qui marquera ses débuts de cinéaste et qui le verra composer l’équipe qui va le suivre et l’entourer dans les réalisations marquantes qui suivront. Que l’on songe à Jacques Prévert est évident. Ils collaborent d’ailleurs ensemble depuis presque cinq années; son intervention sur Jenny sera d’ailleurs liée au talent d’auteur de Prévert et à la nécessité de revisiter et retravailler la base scénaristique de départ, jugé trop faible. La présence de Joseph Kosma à la partition musicale et à la bande son s’avérera également déterminante mais surtout pérenne et fructueuse puisqu’à eux deux, ils feront carrière commune durant de longues années avec Marcel Carné. Quant à Alexandre Trauner, spécialiste du décor et troisième élément incontournable de l’équipe de Marcel Carné, il ne rejoindra le trio précédemment formé que l’année suivante pour Drôle de drame. Inspiré d’une pièce écrite par Storer Clouston, His first Offence, ce film sera un échec public mais restera dans les mémoires pour une de ses répliques devenues fameuses le "bizarre, bizarre...Comme c’est bizarre" que murmure Louis Jouvet avant qu’un autre des plus grands acteurs français de tous les temps, Michel Simon ne le reprenne. Le succès cependant ne tardera pas et ce quatuor vertueux formera l’équipe des plus grandes réussites du réalisme poétique d’alors et du cinéma français de qualité.

Ainsi produiront l’inoubliable Hôtel du Nord en 1938 où s’illustre Arletty et le sublime Quai des brumes, l’adaptation d’un roman de Pierre Mac Orlan. A cette occasion, le couple mythique Gabin – Morgan rivalisera dans la mémoire des cinéphiles français avec les grands couples hollywoodiens qui marquèrent l’histoire du cinéma, en étant servis brillamment par le sens si juste de la réplique que possédait maître Prévert. Notre équipe réunie commettra ensuite Le Jour se lève en 1939, sélectionné en compétition à la Mostra de Venise. Puis le temps se fera long et les projets en chantier malgré les réussites passées seront tous abandonnés les uns après les autres. Cela fera notamment dire à Marcel Carné non sans humour et regret que " [Ses] plus beaux films sont peut être ceux qu’[il a préparés] sans pouvoir les tourner". Parmi ses projets abandonnés, on trouvera entre autres une adaptation romanesque reprenant Le Facteur Sonne Toujours Deux Fois de James Cain, déjà mis à l’écran en 1946 avant de l’être à nouveau en 1980, un scénario signé par Marcel Aymé, l’auteur des Les bottes de Sept Lieues, reprenant cette même nouvelle ou encore une adaptation du roman d’Emile Zola, Nana, qu’avait déjà traité en 1926 Jean Renoir. Trois années alors s’écoulent sans que rien ne change jusqu’en 1942.


« Nous manquions de tout et les choses les plus difficiles à obtenir étaient justement celles dont nous avions le plus impérieux besoin. » (Marcel Carné, Ma vie à belles dents)

En effet, Marcel Carné va avoir l’opportunité de retrouver le chemin des plateaux mais dans les conditions les plus difficiles de sa carrière en raison des restrictions et privations liées à l’occupation allemande et aux opérations militaires alliées. Malgré tout, Les visiteurs du soir viendra en 1942 puis ce sera au tour du chef d’œuvre ultime de cette époque que constitue Les Enfants du Paradis. Ce dernier sélectionné après guerre dans la manifestation vénitienne aura la particularité d’avoir été réalisé durant la période la plus noire de notre histoire contemporaine, celle de la fin de la collaboration et de l’occupation allemande en France. Cette période faste pour nos quatre compères et incroyablement riche pour le cinéma du pays s’achèvera non sans difficultés par Les Portes de la nuit en 1946. En effet, en dépit de la guerre, malgré des succès commerciaux conséquents et avec deux films aussi réussis dans des conditions tellement précaires, tout aurait dû permettre à Marcel Carné de continuer à tourner mais comme tant d’autres réalisateurs, ce dernier va connaître une nouvelle période de recherche infructueuse et de projets abandonnés que 1946 verra cesser avec Les Portes de la nuit. Hélas, ce film sera un échec public et une nouvelle période creuse faite d’idées inachevées (Candide de Voltaire ou Le Château de Kafka) va l’amener à patienter trois nouvelles années.
Ces films vaudront à Marcel Carné une étiquette dont il devra tout le reste de son œuvre subir l’étroitesse, celle du réalisme poétique, expression caractéristique qui signera ces films les plus connus et stylistiquement uniques.

La carrière de Marcel Carné va ensuite se poursuivre avec un film mineur La Marie du port qu’il tourne en 1949 et Juliette et la Clé des songes en 1951, échec commercial patent pour une réussite artistique indéniable. Par la suite, Thérèse Raquin qu’il réalise en 1953 connaîtra dans le même souci d’économie qui dès lors le préoccupe, un avenir plus clément. En effet, le Lion d'Argent à la Biennale de Venise lui sera décerné cette même année pour cette adaptation et lui vaudra de pouvoir réaliser avec des capitaux italiens L’air de Paris l’année suivante. Ce film qui voit Jean Gabin et Arletty réunis sera à son tour un nouvel échec malgré la récompense obtenue par l’acteur français à la Mostra. On notera à cette occasion que dans la plupart des métrages et films inoubliables de Marcel Carné, figurent les plus illustres et populaires comédiens de l’histoire du cinéma français, Jean Gabin ou Michel Simon entre autres.


Une fois le si prolifique quatuor dissous après la libération, Marcel Carné ne retrouve donc plus sa verve commerciale et critique d’avant-guerre. En l’absence de Jacques Prévert notamment, il devra essuyer dès Juliette et la Clé des songes des échecs commerciaux à répétition et des critiques moins louangeuses, au premier rang desquelles figurera l’apparente faiblesse scénaristique et dialoguée de ses nouvelles réalisations. Dès lors, sa carrière va entrer en raison de la mésestime rencontrée et des demi échecs de ses films, dans un lent et profond sommeil. Après L’air de Paris tourné en 1954, Le Pays d'où Je Viens, modeste film de commande, le relance avant le succès tant recherché et désespérément attendu que sera Les Tricheurs en 1958. Viendra alors l’excellent Terrain vague, une nouvelle adaptation littéraire, qui explicite le désespoir de ces enclaves construites à la va vite que sont au détour des années soixante, les nouvelles banlieues de nos grandes villes.

Malgré ces deux réussites consécutives et en dépit de sa volonté de relancer des projets plus ambitieux, rien ne se passe et ce n’est qu’en 1962 qu’arrive Du Mouron pour les Petits Oiseaux, film plus qu’anodin qui précèdera une énième attente et de nouvelles déceptions.


Cette atonie et l’alanguissement qui va suivre, ne feront qu’être soulignées d’ailleurs par La Nouvelle Vague qui finalement l’éclipsera davantage. En dépit d’un film tourné aux Etats Unis en 1965 (Trois Chambres a Manhattan), les producteurs se feront de plus en plus rares et ses deux derniers films seront Les assassins de l’ordre qui est tourné en 1971 et La Merveilleuse visite qui achèvera en 1974 cette carrière si riche à ses débuts d’impérissables chefs d’œuvre. La reconnaissance le couronnera toutefois unanimement au crépuscule de sa vie d’homme des Césars en passant par Venise qui l’avait déjà tant gâté. Ainsi, il recevra la Légion d’honneur, sera honoré au Japon, en Angleterre par le Bristish Film Insitute, aux Etats-Unis avec un musée dans la ville de Boston et bien d’autres récompenses honorifiques suivront avant que l’année 1996 ne le voie disparaître à Clamart sans qu’il n’ait plus tourné depuis plus de deux décennies autre chose que de modestes documentaires.

« Marcel Carné, c'est pour moi un domaine du cinéma qui n'était pas encore exploré. Si vous voulez, on parle du cinéma de Méliès et du cinéma de Lumière. De la même manière, Marcel Carné a créé un genre cinématographique avec les Visiteurs du soir, comme Bergman avec le Septième Sceau. » (Philippe Garrel interviewé par Pascale Solignac, à propos de Marcel Carné)

Marcel Carné qui inspira Ingmar Bergman, lui qui fut tant admiré par Antonioni, Rossellini, Welles ou Truffaut, lui qui fut si vivement attaqué, reste à jamais l’un des réalisateurs français les plus populaires et surtout l’un des mémorables par les œuvres qu’il nous laisse. Tant de films immenses que l’on regarde sans peine, avec ce rare plaisir que seules les métrages de haute tenue procurent, voici ce que nous laisse Marcel Carné une fois disparu : une filmographie d’exception, faite de films qui figurent parmi les plus importants de l’histoire du cinématographe. On ne peut que regretter d’autant plus ses nombreux projets inaboutis au vu de ce que son œuvre nous offre mais de Marcel Carné, il ne faudra pas oublier le poète visuel et le formidable réalisateur qu’il fut. Reste donc à se replonger à l’occasion de l’anniversaire de son décès dans ce qu’il a voulu nous offrir et qui apporte tant des Enfants du Paradis à Quai des brumes en passant par Terrain vague, à tout amateur cinéphile.

Filmographie de Marcel Carné
  • La Bible - 1976
  • Les Jeunes loups - 1968
  • Trois chambres à Manhattan - 1965
  • Les Tricheurs - 1958
  • Le Pays d'où je viens - 1956
  • L' Air de Paris - 1954
  • Thérèse Raquin - 1953
  • Juliette ou la Clé des songes - 1950
  • La Marie du port - 1949
  • Les Portes de la nuit - 1946
  • Les Enfants du paradis - 1943
  • Les Visiteurs du soir -1942
  • Le Jour se lève - 1939
  • Hôtel du Nord - 1938
  • Quai des brumes - 1938
  • Drôle de drame - 1937
  • Jenny - 1936
  • Nogent Eldorado du dimanche - 1929

    Sources
  • Marcel Carné, mes plus belles années
  • L’Âge d’Or du cinéma français
  • www.marcel-carne.com


  • Film par Réalisateur