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steven soderbergh (14 Janvier 1963 - )
Pourtant, à présent qu'il n'est plus le jeune prodige récompensé maintes fois pour son très bon Sexe mensonges et vidéo, cet homme a derrière lui une belle oeuvre protéiforme. Du film d'auteur pur, l'exercice de style cinéphile (Kafka, l'Anglais) ou l'expérimentation sans compromis (Full Frontal, Solaris en hommage à Tarkovski, et comme producteur Keane), au film de divertissement le plus jubilatoire et décomplexé (Ocean's 11, 12, 13) en passant par le film de genre (Hors d'atteinte). On note également dans sa filmographie une veine également plus engagée (Erin Bockovich, Traffic et comme producteur Syriana et Good night and good Luck)

Entre son exigence et son goût pour le divertissement, il y a cet engagement qui fait de lui un auteur à part entière, qui s'est essayé avec beaucoup de succès à quantité d'univers différents (le film noir, l'investigation minutieuse, l'histoire intimiste, le film choral, le film d'espionnage...). Son éclectisme est tout à son honneur, il refuse de se limiter à un genre et à une étiquette et fait du cinéma (et en produit) avec un appétit toujours renouvelé, avec la ferveur d'un vrai passionné.
Cinéma de l'intériorité
Ce qui frappe chez Steven Soderbergh et ce dès son premier film, c'est sa sophistication constante et élégante, une ambiance feutrée avec des musiques discrètes. Une mise en scène détendue dirait-on. On sent en lui un metteur en scène très technique à la Michael Mann, qui soigne sa lumière, ses plans (les filtres utilisés pour Traffic, l'image aux couleurs désertiques d'Erin Brockovich, l'ambiance très clair-obscur de Hors d'atteinte, la lumière froide et cassante de L'Anglais, la liberté et le côté « cinéma vérité » de Full Frontal...) A chaque film, il choisit un style et ce style conditionne le film autant que ce qu'il y raconte. On s'attache autant par exemple à Erin Brockovich pour l'histoire qu'elle raconte que pour cette unité de ton dont le réalisateur ne s'écarte jamais. Une ambiance pour un film, très identifiable et qui lui devient essentielle. Le cinéaste adapte sa manière à chaque fois très rigoureusement, revoit sa grammaire. Ce qui gouverne son cinéma c'est la maîtrise mêlée au plaisir absolu de faire des films (des acteurs heureux, une ambiance détendue où on encourage l'improvisation).

Dès Sexe mensonges et video, son intérêt est déjà centré sur les personnages et leur intériorité. Malgré ce titre plein de promesses, l'attrait de ce film est avant tout psychologique, étudiant les relations entre les êtres, leur complexité psychologique, la difficulté aussi d'assumer une vie sexuelle normale dans une société conditionnée certes par le sexe, mais qui impose le mensonge et où tout, même l'intimité la plus profonde, est montrable en video. Au fond, c'est une critique de ce puritanisme d'un nouveau genre qui en voulant dévoiler tout, dissimule toujours plus. Le sexe, les autres et l'amour qu'on leur porte -au fond des choses normales et simples- deviennent des névroses profondes. La société veut tout montrer, tout verbaliser, tout voir, et finit par faire tout subir. Cette plongée dans l'intimité sexuelle de quatre personnages ne crée donc pas l'effet attendu, mais plutôt une sorte de malaise profond. Cette immersion dans l'intimité profonde et la psychologie des protagonistes ouvre une porte sur leur inconscient.
Dès son premier essai, Soderbergh dépasse donc l'apparence. Il a une exigence assez inhabituelle dans le cinéma américain. Sexe, mensonge et video est un film très abouti et très ambitieux (certains diraient « trop ») qui se vit récompensé pour cette volonté de privilégier la profondeur plutôt que l'évidence aux festivals de Cannes et Sundance. Soderbergh avait réalisé là une sorte de manifeste et, même s'il a souvent changé de manière ensuite, on sent ce souci constant chez lui. De Kafka à Full Frontal et même dans Ocean's eleven et Ocean's Twelve, il privilégie bien plus les rapports entre les personnages que le casse du siècle en lui-même, ce qui est d'ailleurs la grande idée du film. Il ne se soucie d'ailleurs guère jusqu'à Ocean's eleven de question de rythme. Il pose son univers et son ambiance. Dans son premier film, ce héros qui recueille et se projette dans les confessions de femmes qu'il a en video, qui s'immisce dans le destin d'un couple apparemment parfait, la psychologie prime. L'état d'esprit des personnages se communique à celui du spectateur. C'est dans cet échange que ses films prennent tous leur sens, en gros, l'histoire est secondaire, c'est l'effet qu'elle produit qui est important. La psychologie et le voyeurisme de Sexe, mensonges et video, la forte personnalité d'Erin Brockovich, le noir et blanc claustrophobe de Kafka, la cool attitude absolue des Ocean's, les différentes facettes de Traffic, la tension alanguie et noire de Hors d'atteinte. L'ambiance et la forme sont extrêmement fortes et dictent le reste.

Cinéma d'acteurs
Ce goût de l'ambiance pourrait donner un cinéma un peu alangui et figé (et ne nous le cachons pas, c'est parfois le cas avec Soderbergh), mais l'originalité de ce cinéaste, c'est que même en étant extrêmement pointu sur la forme, il laisse la place à des numéros d'acteurs et les montre sous un jour qu'on leur a rarement vu, il les révèle et les transcende.
A ce titre l'Anglais est symbolique. Il est tout entier un hommage au grand comédien Terence Stamp, acteur culte des années 60-70 et hommage au cinéma de cette même époque. La présence de l'acteur est intact, le rôle à sa mesure et tout à sa gloire (avec des flash-back sur un autre film où on le voit jeune, comme une histoire dans l'histoire, un cinéma qui revendique ouvertement ses influences et ses racines). Il a racheté les droits d'un film de Ken Loach (je crois qu'il s'agit de Pas de larmes pour Joy). Dans ce film référentiel et d'une virtuosité étourdissante, on ressent la fascination que les grands acteurs éveillent. A l'image de Tarantino qui a ressuscité David Carradine dans les deux Kill Bill. Ce film est un grand moment de cinéma. Le film en lui-même est extrêmement émouvant (un tueur à gages veut venger sa fille). On y retrouve un autre acteur culte, Peter Fonda. Et cela fait appel à de grands souvenirs de cinéma.

Reprendre ces grands acteurs un peu oubliés et montrer combien ils apportent à un film, à quel point ils ont quelque chose d'unique et de particulier, aux qui n'ont que rarement été bankables mais qui ravivent une émotion proustienne et cinéphilique. On se souvient d'Easy rider, de ce merveilleux Sketch de Fellini dans Histoires extraordinaires adaptées d'Edgar Poe où Stamp tenait le rôle principal. C'est un vrai délice ce film, déjà parce qu'il se tient et retrouve quelque chose de la rudesse du cinéma des années 70 et parce qu'au delà de lui même, il appelle à se souvenir, invite à redécouvrir un grand acteur, même sur le tard. Ce film, jusque dans le classicisme de son histoire (un salaud cherche sa rédemption), trouve sa singularité dans la virtuosité de son montage audacieux (les flash back sur le jeune Terence Stamp ont un effet saisissant). Dans Hors d'atteinte, hommage magnifique au film noir, il a fait appel à Michael Keaton pour reprendre le policier qu'il interprétait déjà dans Jackie Brown de Tarantino, initiative jubilatoire et inédite et vraie friandise de cinéphile.
Il confirme film après film qu'alliée à sa virtuosité, il laisse une grande liberté à ses acteurs, une grande ouverture, il les laisse exister et se déployer, et c'est assez rare de trouver ces deux qualités réunies. Il offre à ses acteurs des occasions exceptionnelles de se déployer. Pour Full Frontal, il s'est carrément imposé comme règle d'être le plus libre et le plus naturel possible (tourner en milieu naturel ou dans de vrais endroits, encourager l'improvisation, les comédiens devaient s'habiller eux-mêmes, l'amusement obligatoire)

La série des Ocean's est le refuge d'un cinéaste qui s'amuse. Il joue sur le charme et la décontraction que ses amis acteurs dégagent (George Clooney, Brad Pitt, Don Cheadle et Julia Roberts), de purs films de potes qui se font plaisir. L'alchimie du groupe est évidente et demeure la colonne vertébrale des trois films. L'histoire est celle d'une bande de gentlemen braqueurs, qui échafaudent des coups alambiqués et risqués contre des méchants élégants et charismatiques (Andy Garcia, Vincent Cassel, Al Pacino). D'ailleurs, le premier volet était le remake d'un autre film de potes, L'Inconnu de Las Vegas, avec la joyeuse bande de Frank Sinatra (le fameux Rat Pack, constitué de Dean Martin, de Sammy Davis Junior, Joey Bishop et Peter Lawford).
Cinéma engagé
Julia Roberts trouve avec lui son plus beau rôle (et son oscar). Elle a d'ailleurs affirmé après Erin Brockovich quelle tournerait avec lui pour rien (ce qu'elle fit pour Full frontal et pour le fun, les deux aventures de Danny Ocean et sa bande). Elle était véritablement investie dans ce rôle et dans ce film qui lui permettait de rompre définitivement à son image de Pretty woman et de composer véritablement un personnage, avec un incroyable naturel. Filmé caméra à l'épaule, on a souvent l'impression d'une improvisation, au plus proche de l'histoire vraie qu'il évoque, on trouve ici une actrice en état de grâce qui porte véritablement ce film et un cinéaste au même niveau d'excellence.

Par cette collaboration qui n'est pas sans rappeler la symbiose qui unissait de Niro et Scorsese, ce film devient véritablement une oeuvre de référence, à la fois très engagée et méticuleuse dans sa reconstitution et aussi très marquée stylistiquement (ce qui rapproche encore Soderbergh de Michael Mann). Pour la première fois dans son cinéma, il se met au service d'une cause et entraîne toute son équipe dans son intégrité. Mais il y a dans son engagement quelque chose de la légèreté et de la jubilation qu'il met à faire du cinéma. Loin d'un film à thèse austère, ce film est également un pur divertissement, grâce à la composition exemplaire de Roberts et son alchimie allègre et complice avec Albert Finney. Il y a une vraie jubilation dans ce film, un vrai plaisir à la voir et à le revoir comme on reverrait un film plein de légèreté, malgré l'enquête grave qu'il raconte. Parce qu'il y a l'humour du personnage principal, la vivacité de l'actrice principale enthousiasmante, la mise en scène énergique et, chose rare chez Soderbergh, une action dense et soutenue.
Il est moins contemplatif psychologique ou impressionniste que la plupart de ses films précédents et marque véritablement un tournant. Tout en gardant la patte indépendante de son auteur, le charisme, la beauté, la fantaisie et l'intelligence de Julia Roberts lui impose un rythme soutenu et véritablement entraînant. Ses films gardaient une exigence qui imposait au spectateur un léger temps d'adaptation. Et là c'est balayé. Le personnage est si charismatique, l'enquête si captivante et la forme si absolument maîtrisée qu'à aucun moment on a le sentiment d'un exercice de style, ce qu'on pouvait lui reprocher auparavant. Soderbergh trouve ici son équilibre. Et au delà de la forme, il s'engage pour la première fois, ce qui donnera un autre film tout aussi réussi et d'une grande ambition (l'un des meilleurs de ces dernières années) : Traffic.

C'est en effet avec ce film que Soderbergh continue l'évolution qu'il a enclenchée avec Erin Brockovich. Ses films ne sont plus seulement des exercices virtuoses ou référentiels mais traitent de problèmes de sociétés. Il est capable du divertissement le plus décomplexé, dans la détente la plus totale (Ocean's twelve), ou du film de prestige classieux et nonchalant (Ocean's eleven). Il est aussi capable de signer un film très complexe, en évitant absolument tous les pièges du manichéisme et de la simplification. Ici il réalise un film à thèse en évitant absolument tous les pièges du film engagé (asséner un message, une morale, un enseignement). Ce film polyphonique à facettes différentes (traduite avec la seule sophistication un peu déplacée du film: filtre jaune pour le Mexique, bleu et froid pour le milieu politique et naturelle pour la femme bafouée Catherine Zeta Jones).
Comme pour Erin Brockovich et tous ses films, Soderbergh fait avant tout un film centré sur ses acteurs mais avec cet engagement énergique et relativement nouveau dans sa manière (rythme très soutenu, caméra à l'épaule, virtuosité de la narration). Soderbergh c'est un peu la liberté de Robert Altman en ce qui concerne la direction d'acteur et la maîtrise technique de Michael Mann. Un goût certain de coller à la réalité mais en lui apposant sa patte. Cela lui évite pour Traffic de tomber dans l'aspect documentaire, chacune de ses oeuvres est profondément cinématographique, même celles ancrées dans une réalité complexe. Par la mise en scène, il parvient à la rendre intelligible sans pour autant perdre de vue sa mission de cinéaste ou « donner un cours ». Dans Traffic, on est littéralement portés par les compositions de Benicio Del Toro (acteur immense), surpris par l'implication de Catherine Zeta Jones et de tous les états par lesquels passe son personnage (de la femme insouciante et aisée à celle qui va se battre pour l'honneur de sa famille) et enfin profondément touchés par la subtilité de Michael Douglas qui découvre son impuissance malgré tout le pouvoir dont il dispose. Comme Erin Brockovich, il s'agit d'abord de l'attitude des personnages. Leur intimité augmente la proximité et l'identification du spectateur au sujet traité.

Finalement, c'est toujours leur intériorité et leur psychologie qui structurent le film et approfondit le sujet qui lui est propre, l'enrichit d'une manière inattendue. On pourrait d'ailleurs dire que c'est son souci permanent, donner un visage, une profondeur, une intériorité aux sujets qu'il approche, tous plus divers les uns que les autres. Le point commun à son cinéma, c'est ça, des personnages qui donnent une âme au film quelle que soit sa forme.
Même lorsqu'il semble traître à sa cause et qu'il aborde un genre différent (comme il le fait quasiment à chaque film), quand il s'essaie à un cinéma ouvertement « commercial », pour employer un mot détestable. Mais même Ocean's eleven< et sa suite sont beaucoup plus centrés sur les personnages que sur le casse du siècle proprement dit. Ce qu'il apporte aux films c'est avant tout la personnalité de ses acteurs qu'il place au centre de son univers, autour de cela et de leur liberté il bâtit son oeuvre virtuose. Mais on sent en permanence son éclectisme, sa liberté, sa passion communicative. C'est également sa richesse en tant que producteur, cet appétit insatiable et varié: ce goût pour l'intégrité des auteurs ambitieux (Keane), aux engagements forts et intelligents (Syriana, Good night and good luck) ou aux idées novatrices ou rafraîchissantes (The Jacket, Pleasantville).

The Good German ne fait pas exception et a un intérêt donc autant pour son traitement de film d'espionnage classique en noir et blanc, son audace formelle (adopter la technique et les contraintes du cinéma des années 40), mais aussi pour les retrouvailles du cinéaste avec son ami George Clooney et Cate Blanchett, actrice dont on connaît maintenant le génie et dont chaque apparition est exceptionnelle (ici elle incarne la classique femme fatale). Même si le film manque d'âme et est un exercice de style un peu aride, Soderbergh y affiche sa curiosité artistique habituelle. Avec Ocean's thirteen, il renoue avec le divertissement le plus pur, plein de décontraction et de grands acteurs (dont Al Pacino). On attend également avec impatience sa vision en deux films de la figure mythique d'Ernesto Che Guevara.
On se demande surtout avec avidité quels cordes et quels genre il va ajouter encore à son arc de cinéma, lui qui ne se limite jamais à une seule manière ou une seule tradition et qui s'est imposé la règle d'une liberté absolue.




























